Athlétisme – 10 km de Pog: quand Perenco arrose la course, mais pas l’athlétisme gabonais

La redaction
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Port-Gentil, capitale économique, ville-pétrole, carte postale officielle du “Gabon qui gagne”. Une fois par an, la ville enfile son maillot technique, ses arches gonflables et ses rubans protocolaires pour le 10 km de Port-Gentil, course “professionnelle” labellisée World Athletics, vendue comme un rendez-vous majeur du calendrier africain. À l’arrivée : des chronos, des sourires, des selfies… et un arrière-goût de déconnexion totale avec la réalité de l’athlétisme gabonais.

Derrière l’évènement, on retrouve la même mécanique : Everest Media, société privée dirigée par le Français Sébastien Bottari (anciennement Zénith Sport), déjà organisateur du Marathon du Gabon et du 10 km de Franceville. Même recette : gros show, communication léchée, élites importés, autorités locales au premier rang. Mais surtout : un sponsor principal, Perenco.

Reportage, par notre rédaction AFC Sports, dans la ville où les barils coulent plus facilement que le sponsoring sportif.

Perenco, mécène d’un jour, absent toute l’année

Car la société pétrolière en question, c’est Perenco.

Une société pétrolière et gazière indépendante européenne, fondée par Hubert Perrodo. Spécialisée dans l’exploration et la production sur des gisements matures, y compris au Gabon, où elle exploite des champs marginalisés. Présente dans une quinzaine de pays, en mer et sur terre. Perenco est égulièrement critiquée pour manque de transparence, impact environnemental et accusations de violations des droits humains.

Autrement dit : un acteur majeur, puissant, structurant. Le genre de partenaire qui, bien orienté, pourrait transformer durablement un sport, une ville, une génération d’athlètes.

Sauf qu’aujourd’hui, Perenco préfère financer… un évènement privé, organisé par une société étrangère qui paye l’essentiel de ses impôts loin du Gabon, plutôt que de soutenir sérieusement la base de l’athlétisme national.

On a donc :

Une multinationale qui exploite le sous-sol gabonais, qui s’achète une belle image “sport et santé” avec un 10 km annuel, mais qui laisse fédération, clubs, entraîneurs et athlètes survivre dans la précarité structurelle.

Perenco a les moyens d’être un vrai partenaire du sport gabonais. Elle choisit, pour l’instant, d’être surtout partenaire d’un évènement marketing.

Une course en lumière, un athlé Gaboma dans l’ombre

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Sportivement, la 7e édition 2024 a eu de quoi faire vibrer :

L’Éthiopien Tissa Admasu l’emporte en 29’24.

Deux Gabonais montent sur le podium élite : Djessy Kodo Mouélé (31’06, record national) et Trésor Mouloungui (33’29).

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Chez les dames, Chancia Mimbale Bibang (Missile Athlétisme) grimpe elle aussi sur le podium élite avec 41’48.

Chez les amateurs, des noms comme Dominique Assoumou Assoumou, Annie Moudinguila, Bekale Anelka ou Martine Divassa émergent.

Sur le papier, on dirait presque que l’athlétisme gabonais va bien.

Puis on écoute Djessy Kodo, recordman national du jour :

« Je suis content de mon record et de monter au podium de l’élite. Mais j’ai toujours sollicité une bourse sportive que je n’ai toujours pas eue afin de me préparer avec les élites au Kenya, en Ethiopie ou au Maroc. Il nous faut des moyens pour travailler dans les meilleures conditions. Je sollicite les nouvelles autorités dont le Président de la République de pouvoir faire quelque chose car je crois en mes capacités de faire mieux. »

Là, le décor tombe. On comprend que ces podiums sont le fruit d’efforts individuels, d’entraînements bricolés, de systèmes D permanents.

On réalise que, derrière le show d’un jour, il n’y a ni plan de carrière, ni politique de soutien, ni structure solide. Et pendant ce temps, le sponsor principal – Perenco – coche sa case “RSE : sport & jeunesse” sur son rapport annuel.

Une fédé décorative, un organisateur tout-puissant

Sur le papier, une course labellisée World Athletics devrait être un levier : pour la Fédération gabonaise d’athlétisme, pour les clubs, pour les entraîneurs, pour la mise en place d’un vrai circuit national de compétitions.

En théorie, le président de la fédé, Anaclet Taty, devrait être co-architecte du projet, imposer des contreparties : budgets pour les clubs, financement de stages, prise en charge de matériel, et appui aux compétitions locales.

En pratique, selon plusieurs acteurs du milieu, la fédération d’Athlétisme est réduite à la figuration : on lui donne un strapontin protocolaire, une photo avec les officiels, une petite ligne dans le communiqué. Le reste – argent, vision, contrôle, storytelling – se joue entre Perenco et Everest Media.

Ce que Perenco pourrait être… et n’est pas (encore)

Ce n’est pas le principe d’un 10 km bien organisé qu’il faut remettre en cause. C’est le déséquilibre total entre l’argent investi dans un jour de course, et l’absence d’investissement durable dans 365 jours de sport.

Avec ses moyens, Perenco pourrait, par exemple, financer un programme pluriannuel pour l’athlétisme gabonais (jeunes, élite, encadreurs); aider à réhabiliter des pistes, installer des équipements de base dans plusieurs villes; accompagner la formation des entraîneurs et officiels techniques, soutenir un circuit national de meetings qui donnerait du sens aux performances réalisées sur le 10 km; créer de vraies bourses sportives pour des profils comme Djessy Kodo, Marius Opana Chancia Mimbale & co.

En clair : utiliser le 10 km de Port-Gentil comme porte d’entrée, pas comme fin en soi. Aujourd’hui, on est très loin de ça. Le message envoyé ressemble plutôt à : “On est là pour la photo, pas pour la politique sportive.”

Courir pour Perenco ou courir pour le Gabon ?

La question qui plane est simple : À qui profite vraiment le 10 km de Port-Gentil ?

À Perenco, qui soigne son image dans une ville où son nom est loin de faire l’unanimité ? À Everest Media, qui consolide un business model rentable en Afrique centrale ? Aux autorités locales, qui disposent d’un bel évènement à montrer aux caméras ? Ou à l’athlétisme gabonais, qui s’enfonce, année après année, dans la disette structurelle ?

Pour l’instant, le bilan ressemble à ceci : Une course spectaculaire, des athlètes courageux, une fédé marginalisée, un sponsor puissant mais frileux sur le long terme, et un sport national qui, lui, continue de courir sans lièvre, sans piste et sans plan.

Analyse de AFC Sports

Port-Gentil et le Gabon ne manquent ni de pétrole, ni de sponsors potentiels, ni de talents. Ce qui manque, c’est un contrat moral et politique clair : si Perenco veut s’afficher au départ du 10 km, qu’elle accepte aussi d’être présente au départ d’une vraie politique d’athlétisme au Gabon.

Parce qu’au bout d’un moment, voir un pays courir pour la gloire d’une multinationale, sans que son propre sport en ressorte grandi, ce n’est plus du sponsoring. C’est du surplace chronométré.

Par @YannickManfoumbi

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